II
Esa, pour recevoir son fils, avait mis sa plus jolie robe de lin. Elle le regardait avec un sourire vaguement ironique.
— Bienvenue à toi, Imhotep ! Ainsi tu nous reviens… et point seul, m’a-t-on dit !
Imhotep, un peu honteux, fit un effort pour répondre d’une voix assurée :
— Ainsi, tu es déjà informée ?
— Naturellement ! On ne parle que de ça dans la maison. Il parait qu’elle est très jolie et toute jeunette.
— Elle a dix-neuf ans et… elle n’est pas vilaine. Esa se mit à rire ou plus exactement à glousser.
— Il n’y a pas plus fou qu’un vieux fou ! dit-elle enfin. Imhotep jouait l’étonnement.
— Ma chère mère, je ne te comprends pas.
Elle répondit, très calme :
— Tu as toujours été un imbécile, Imhotep !
Imhotep avalait sa salive. Partout et toujours, il avait conscience de sa valeur, mais, en présence de sa mère, il venait régulièrement à en douter. Devant elle, il se sentait comme diminué. Elle y voyait à peine, mais son regard le déconcertait. Il savait bien, certes, qu’il n’en demeurait pas moins un homme très intelligent et que l’attitude de sa mère n’y pouvait rien changer, mais devant elle, c’était incontestable, il avait une piètre opinion de lui-même.
— Est-il donc extraordinaire, demanda-t-il, qu’un homme installe chez lui une concubine ?
— Nullement. Les hommes sont si bêtes !
— Je ne vois pas ce qu’il y a de bête là-dedans.
— Est-ce que tu t’imagines que la présence de cette jeune femme va mettre de l’harmonie dans la maison ? Satipy et Kait doivent être furieuses et tu t’en apercevras à l’humeur de leurs époux !
— En quoi est-ce que ça les regarde ? Est-ce qu’ils auraient le droit de juger mes actes ?
— Certainement pas.
Marchant de long en large dans la pièce, Imhotep poursuivit avec irritation :
— N’ai-je pas le droit d’agir chez moi ainsi que je l’entends ? Est-ce que je n’assure pas le vivre et le couvert de chacun dans cette maison ? Le pain qu’ils mangent, mes fils et leurs femmes ne me le doivent-ils pas ? Est-ce que je ne le leur répète pas tous les jours ?
— Je crois même, Imhotep, que tu prends trop de plaisir à le leur rappeler sans cesse.
— C’est que c’est la vérité ! Ils dépendent tous de moi. Tous !
— Es-tu bien sûr que ce soit une bonne chose ? Est-ce que tu voudrais dire qu’il n’est pas bon qu’un homme fasse vivre sa famille ?
Esa soupira.
— Tu oublies qu’ils travaillent pour toi !
— Voudrais-tu donc que je les encourage à la paresse ? Bien sûr, ils travaillent !
— Tes fils, les deux aînés tout au moins, sont des hommes faits.
— Sobek n’a aucun jugement et ne commet que des erreurs. En outre, il se montre souvent d’une impertinence que je n’admets pas. Yahmose, lui, est un garçon obéissant…
— Tu peux dire un homme.
— Seulement, j’ai souvent à lui répéter les choses deux ou trois fois avant qu’il ne les comprenne. Il faut que je pense à tout et que je sois partout ! Quand je m’absente, je passe mon temps à dicter à des scribes des instructions détaillées pour mâcher la besogne à mes fils ! Je me repose à peine, je ne dors guère… et, quand j’arrive enfin à la maison dans l’espoir d’y goûter une paix que j’estime avoir bien gagnée, c’est pour y découvrir des difficultés nouvelles !
Jusqu’à toi, ma mère, qui me conteste le droit d’avoir, comme les autres hommes, une concubine ! Tu es en colère et…
Esa lui coupa la parole.
— Je ne suis pas en colère, Imhotep ! Tu m’amuses, c’est tout ! J’imagine que ce qu’il va se passer ici sera assez curieux à observer… Ce qui n’empêche que, lorsque tu retourneras dans le Nord, tu feras bien d’emmener ta concubine avec toi !
— Sa place est ici, dans ma maison ! Et malheur à qui ne la traiterait pas comme il se doit !
— Il ne s’agit pas de ça, répliqua Esa. Souviens-toi seulement qu’il est facile de mettre le feu à une étable quand la paille est bien sèche ! Le proverbe dit que « lorsqu’il y a des femmes, l’endroit n’est pas bon… »
Elle s’interrompit un instant, puis, très bas, elle ajouta :
— Nofret est très belle, Imhotep. Mais souviens-toi de ceci :
« Les hommes sont rendus fous par les membres adorables des femmes, lesquels, hélas ! deviennent en un instant des cornalines décolorées. Un petit rien, impalpable comme un rêve, la mort vient et c’est la fin. »